De Nantes, je n’ai pas retenu l’architecture, ni les fleuves, ni les magasins, ni quoi que ce soit d’autre que ces individus qui, de jour comme de nuit, courent encore, toujours et encore.
Je n’avais jamais pu constater à quel point le culte du corps est présent dans les villes.
Ainsi, le long de l’Erdre, tous les matins, sur terre ou sur goudron, alors que notre démarche est incertaine et que notre motivation est proche de zéro, on peut voir ces individus aux souffles courts, aux T-shirts imbibés et aux cheveux luisants nous doubler dans un courant d’air, allant toujours plus vite, afin j’imagine de rejoindre l’idéal type de nos mœurs.
Plus étonnamment encore, ce ne sont pas nécessairement des jeunes que l’on croise. Ainsi, homme parmi les hommes, je me surprends parfois à voir au loin de jolies jambes et de jolies silhouettes, qui au fur et à mesure qu’elles se rapprochent m’apprennent dans leurs foulées que l’on peut avoir plus d’une cinquantaine d’années et un corps de trentenaire. C’est une révélation qui ne laisse pas de marbre, je vous le garantie.
On s’amuse parfois, lorsque l’on croise de jeunes salariés courir en chemisette, raides comme des piquets, le regard au loin, et l’on sent que même au-delà de leur journée de travail, ou bien avant même qu’elle ait commencé, déjà le poids des obligations se fait ressentir. Celles-ci bien sur, à défaut d’être professionnelles, sont purement sociales. Il FAUT courir, car c’est être en bonne santé, c’est être athlétique, c’est être dans la mouvance globale qui entraine tout sur son passage, nous y-compris.
On s’amuse aussi lorsque l’on croise un groupe courant, à l’aise, habitué et endurant ; mais derrière lequel un régiment de la marine nationale fait son footing matinal d’une vingtaine de bornes. Aussi sportifs que se pensent les coureurs aux chemisettes, on perçoit à chaque fois une pointe de jalousie lorsqu’ils se font dépasser par deux types parlant de leur dernière soirée tout en sprintant comme des furieux. Du point de vue de l’observateur passif qui se traine comme il peut, dans le froid et la flemme, je peux affirmer sans honte que la situation possède un petit je ne sais quoi de grisant.
Enfin, le soir, alors que la nuit tombe, on observe encore, sous les réverbères ou sous les lumières des bateaux nantais, quelques courageux qui, on l’imagine, à peine de retour chez eux se changent et repartent purifier leurs poumons.
On en aperçoit d’autres, plus loin, baignant dans la condensation d’une salle de gym, se tuant à soulever d’énormes charges, et se contemplant avec un sourire en coin dans des glaces placées stratégiquement. Il y a quelque chose de ridicule et de déplacé dans ses grandes salles huppées laissant d’immenses baies vitrées exhiber leurs contenus. Certains en profitent pour se rincent l’œil, inévitablement, mais la plupart, et c’est le plus étonnant, n’y prêtent pas la moindre attention.
Lorsque l’on est de retour chez soi, après toutes ces observations, on se laisse submerger par l’impression jouissive d’être totalement maître de son programme, et l’on s’installe confortablement, sans la moindre culpabilité, prêt à accumuler des matières grasses pendant que notre corps, tout seul, se laisse fondre avec délectation.
Tout élégants, distingués et parfois princiers qu’ils étaient, rien en eux ne laissait transparaitre une quelconque capacité à converser de choses autres que celles dont tout le monde parle.
Seul au milieu du bar, il saisit à nouveau sa situation des plus déplaisantes.
L’orientation et l’éducation font débat depuis des siècles, et se sont adaptées, d’époques en époques, à la société.
J’ai constaté il y a peu, à mon grand regret, qu’aujourd’hui l’altruisme et la connerie se confondent. Je ne veux pas dire par là que la générosité envers autrui est aussi ridicule que naïve, et d’ailleurs personne n’oserait affirmer explicitement une chose pareil ; mais force est de constater que désormais, beaucoup de gens comme vous et moi usent et abusent de la générosité de ceux encore capable d’en faire preuve.
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