When I was a boy…

29 11 2008

Thomas était un brave garçon, qui ne manquait jamais de bonne volonté, et qui cherchait toujours à satisfaire tout le monde. Il avait cette tendance originale à vouloir totalement comprendre une personne avant de se rapprocher d’elle, et d’une étrange manière cette bizarrerie l’avait rendu extrêmement élitiste. En quelque sorte, Thomas aimait parler avec tout le monde, mais uniquement dans le but de trier les intéressants des inintéressants.

Enfant, il n’était pourtant pas si expansif que cela.
Plutôt que de plonger dans la vie sociale de son école primaire, de s’y faire des amis et de s’amuser comme tous les autres, il s’était contenté, au départ, de prendre ses repères. Malgré son apparence innocente de petit garçon de six ans, Thomas avait la particularité d’avoir compris qu’un enfant n’est qu’un réceptacle vide se remplissant des expériences dont il était le témoin. Ainsi, au lieu d’inventer une façon d’être et de se comporter, il cherchait constamment la règle générale, le mode d’emploi des rapports entre écoliers. Après plusieurs jours, il expérimenta ses découvertes sur les plus timides, les plus accessibles de sa classe ; et plus tard, au cours du long processus ayant duré toute son éducation primaire, Thomas devint un enfant comme les autres.

Arriva ensuite ce que certains appellent la préadolescence, et la folie des grandeurs qui va avec. C’est cette étrange période où l’on peut, aussi rationnel que l’on soit, espérer devenir un super-héros ou même un dieu juste parce qu’on en a beaucoup envie. Pire encore, si par malheur vous avez treize ans au beau milieu d’une période un tant soit peu démagogue et focalisée sur la réussite hors norme d’une élite privilégiée, vous pouvez être sûr que les plus jeunes d’entre nous se feront une image abominable de la réussite.
Ce fut malheureusement le cas de notre Thomas, pour qui l’accomplissement correspondait à une médiatisation permanente et à un enrichissement vorace. Pour être plus proche encore de ce qu’il pensait à ce moment précis, nous dirons que pour réussir, il fallait être un individu hors du commun.

Fort de ces capacités d’analyses, Thomas ne mit que peu de temps à se fixer un tel objectif. Il voulait être celui que tout le monde connaît, aux talents incroyables et à l’intelligence flamboyante. Pas facile, me direz-vous, d’être à la hauteur de telles attentes. C’est ainsi que notre jeune préadolescent se lança dans une construction de sa personnalité, qui correspondait en tout et pour tout à ce que les médias véhiculaient comme étant l’image de la réussite. Le jeune garçon prudent et attentif à tout allait alors devenir un phénomène de cirque, un militant farouche, un lycéen revendicatif, etc. Il fallait que l’on sache qui il était, il fallait qu’il soit respecté et aimé de tous.

Pendant un certains temps, sa stratégie fonctionna à merveille. Puis un jour, alors qu’il était en première et que tout allait bien, on lui parla de son orientation. Bien sûr, auparavant il fallait parler d’un projet, mais Thomas n’aimait pas répondre sérieusement à ce genre de choses. C’est alors qu’il passa d’une préadolescence un peu trop longue à une adolescence un peu trop courte. Il du rapidement prendre conscience qu’autour de l’image de la réussite médiatique, plus rien n’allait bien. Les gens perdent leurs emplois et n’en retrouvent plus ; plus personne ne vit dans de grandes maisons, plus personne n’investit, les banques ne font plus confiances à leurs clients, et leurs clients ne leur font pas confiance non plus… Il du donc faire un choix, et cette fois-ci sans avoir le temps de faire la part de choses.

Allait-il devenir le gentil Thomas sans le sou, qui fait ce qu’il aime pour presque rien, ou bien allait-il devenir Thomas le chanceux fortuné, qui a choisit la bonne filière au bon moment, et dont tout le monde est jaloux ?
Dans son intemporalité, on peut réfléchir sérieusement à la meilleure réponse, mais lorsque l’on est jeune, avide d’expériences, hédoniste et que l’on sort d’une période où l’on voulait être le maître du monde, la question ne se pose pas vraiment. Thomas devint donc un peu moins que ce qu’il voulait être, mais augmenta du coup se chances d’obtenir, à terme, un résultat satisfaisant.

Il parti donc dans une école de commerce, pas aussi prestigieuse qu’il ne l’aurait souhaité, mais tout de même. A ce moment là, Thomas grandit encore. Cette fois-ci, il ne s’est pas seulement contenté d’être l’observateur passif. Il comprit à cet instant de sa vie qu’il fallait aller vers les autres pour en apprendre davantage sur eux, sur leurs expériences. Il devint un jeune homme avant même de s’en rendre compte.
Plus autonome, il prit encore plus confiance en lui ; et plutôt que de redevenir la petite starlette de son lycée, il devint l’étudiant espiègle et sophistiqué de son école. Mais là où l’innovation se fit ressentir, c’est qu’il n’était pas seul face aux autres ; cette fois-ci, d’autres l’accompagnaient, aussi désireux de profiter de la vie que lui, aussi désireux de vivre des expériences fortes, et d’être le plus heureux possible. Thomas découvrit les joies du groupe, et de la complicité. Personne n’aurait pu lui apprendre comment être complice avec quelqu’un d’autre ; même ses observations objectives d’autrefois ne lui auraient été d’aucune utilité. Il fallait se jeter dans le monde social, expérimenter, créer et innover. Il fallait être original, et ne pas s’enfermer dans une conformité des codes. Il fallait s’en rire, s’en jouer, les tourner en dérision et se moquer de tous ceux qui n’étaient pas libres d’être eux-mêmes, libre de construire leur propre vie comme ils l’entendraient.

Thomas vécut probablement les plus belles journées de sa vie à cette période là. Il découvrit l’amitié mutuelle, le respect, l’amour et la passion. Plus encore, il devint créatif. Il cherchait à profiter pleinement de tout, et à concevoir de nouvelles choses le plus souvent possible. La routine était devenue un concept à fuir, et il fallait, tant qu’on le pouvait, rester jeune et insouciant.
Les contraintes de la vie professionnelles commencèrent alors à l’effrayer. Il aurait eu l’impression de vendre son âme au diable, s’il devait rester assis à longueur de temps, à horaires fixes, devant un bureau qui n’aurait de cesse de se remplir de paperasse indigeste.

Thomas ne réussit pas ses études, mais il grandit encore.
Il se retrouva même à un moment charnière de sa vie. D’un côté, une partie de lui-même le poussait à persévérer dans tout ce qu’il avait entrepris depuis sa préadolescence, tandis que d’un autre, il souhaitait plus son enrichissement personnel que son enrichissement matériel.
Après tout, se disait-il, quel est l’intérêt d’être riche si l’on est malheureux ?

C’est alors qu’un beau jour, peu après les résultats finaux de l’année, Thomas disparut. Pour beaucoup, il ne sut jamais qu’il avait pourtant réussi son année. Certes, il n’avait pas été brillant, mais ce qu’il prit pour un échec catastrophique fut en fait récupéré par d’autres matières de son école. Quoiqu’il en soit, personne de ses amis, ni de ses amours passagers ne le revit jamais.

Ce n’est que plusieurs années après que l’on retrouva, au beau milieu d’une pile de cours qu’il avait abandonné chez des amis, une note qu’il avait soigneusement mêlé à l’ensemble. Thomas n’aimait pas la facilité, et comme nous l’avons dit au départ, il s’arrangeait pour ne fréquenter que des personnes intelligentes.

De sa note, beaucoup ne retinrent qu’une petite ligne : « Il m’aura fallu plus de dix ans pour comprendre qu’un rêve d’enfant ne peut pas forcément s’accomplir. Je suis resté trop longtemps trop jeune et j’ai grandis trop vite ; je vais essayer autre chose ». Aucun de ses proches ne saisit pleinement son mot, mais ils comprirent tous qu’il ne reverrait jamais le plus étrange et le plus marginal de leurs amis. C’est ainsi que Thomas, le petit enfant de six ans qui voulait être comme tous les autres devint celui qui ne ressemblait à personne.