“I’m looking through you”

22 12 2008

old_man_by_andreasekVincent a quatre-vingt ans. Lorsque vous le croisez, au hasard des rues, il ne peut vous sembler que misérable et décrépi. A la fois fragile, lent et craintif, Vincent sait passer inaperçu. Ses cheveux blancs, toujours épais, et sa ligne mince dont il était autrefois si fier ne sont plus que les ultimes résidus de ce qu’il fut. Désormais, et aussi douloureux que ce fut à admettre, il était devenu un vieillard comme tant d’autres.

Pour Vincent, être âgé, c’est avoir peur. C’est une crainte qui ne s’éteint pas, qui perdure, qui use au point d’épuiser constamment l’être qui la porte.
Tout notre système, à ses yeux, ne sert qu’à insécuriser les personnes âgées. Dès que l’on atteint les soixante ans, les diagnostiques de nos médecins deviennent moins positifs ; dès que l’on a le moindre problème, on fait face aux complications qu’il entraîne ; dès que l’on veut être festif, on nous le déconseille fortement…Non, très franchement, Vincent ne veut pas d’une vie pareille. Alors il se complait dans l’immobilisme, comme beaucoup l’ont fait avant lui.

Enfant, il n’avait jamais saisi pourquoi les vieux, comme il les appelait négligemment, avait cette étrange tendance à ne faire que très peu de choses, et à rester les yeux perdus dans le vide pendant si longtemps. Maintenant il sait, et pire encore, il revendique cette attitude défaitiste.
Vincent n’était pourtant pas un homme qui se laissait aller aux souffrances de la vie ; plutôt que de s’y complaire, il avait toujours lutté contre elles afin de garantir son bonheur et celui de ses proches. Mais avec le temps et la solitude, vivre libre revint à une vie de prisonnier, où l’on semble s’éloigner toujours un peu plus de la vie réelle.

On ne sort pas, on ne s’amuse pas, on ne se socialise pas, on ne se cultive pas ; on se contente de perdre progressivement tout ce qui faisait de nous un être intéressant. On s’observe décrépir à petit feu, et l’on se supporte plus son regard dans la glace. On ne supporte plus de vivre, et pourtant on vit.
Mais pour Vincent, affronter son propre regard n’est pas l’épreuve la plus difficile ; elle n’est même rien comparée aux regards se posant sur lui dès qu’il se retrouve dehors. Lorsqu’il croise ces jeunes adultes d’à peine vingt ans, plein d’énergie, plein de fougues et d’illusions, qui plantent leurs regards incisifs dans ses yeux effrayés, Vincent préfèrerait mourir  plutôt que de leur laisser voir le peu de choses restant de l’homme qu’il était. Alors il baisse les yeux, en même temps que son cœur se fige. Si seulement, pensait-il, si seulement ils pouvaient le voir comme lui se ressent, et non comme le corps fatigué qu’il exhibe malgré lui.

Car même si la vie n’est guère clémente avec lui, Vincent n’a pas un mauvais cœur. Au contraire, il souhaiterait tant partager, apprendre, prévenir…Quatre-vingt années ont passé depuis le jour où il naquit ; et il y a soixante ans, c’était lui, inconscient et immortel, qui plongeait son regard fier dans ceux des vieillards, et qui souriait naïvement à l’idée d’être jeune, fort et éternel.
Or, pour Vincent, ces soixante dernières années sont passées beaucoup trop vite ; si vite qu’il n’a pas eu le temps de réaliser ce qu’il était en train de devenir.

Autour de quarante ans, il n’était déjà pas l’homme mûr et confiant que l’on souhaiterait être dans cette période. Arrivé à la cinquantaine, il ne sentait pas l’accomplissement de sa vie professionnelle, ni celui de sa vie familiale. S’il avait été bon père, on ne lui avait jamais fait la remarque ; s’il avait été bon directeur commercial, on le lui avait caché durant des années. Et pourtant, rien n’était jamais laissé au hasard, rien n’était jamais accompli de manière trop légère, trop détachée. Vincent était un esprit rapide, synthétique et pragmatique, ce qui lui permettait, l’essentiel du temps, d’opter pour les choix rationnels sans se laisser troubler par un jugement affectif.

Il sait aujourd’hui ce qu’à vingt ans on ne peut qu’ignorer. Il aimerait le leur dire, il aimerait leur parler. Mais il sait ce à quoi ils s’attendent, car lui aussi concevait la vieillesse ainsi. Une voix tremblante, un vocabulaire et des valeurs désuètes, qui ne touchent pas, qui suscitent si l’on est gentil l’empathie, et si l’on est cruel le mépris. Il ne veut aucun des deux ; il aimerait seulement, si c’était possible, leur laisser entrevoir quelques morceaux de sa vie, afin qu’ils comprennent réellement que certains choix s’imposent, et que parfois rien ne semble se dessiner comme nous l’aurions souhaité. Il aimerait leur apprendre à aimer la vie pour ce qu’elle est, tant qu’ils sont jeunes.

Pourtant, Vincent ne fait rien. Il baisse la tête lorsqu’il croise ceux à qui il a tant de choses à dire, fait l’aller-retour régulier entre son épicerie et son appartement, dans lequel il surf vaguement sur internet, et s’abrutie devant la télé ou devant ses livres.
A cinquante ans, sa femme et morte et ses enfants sont partis vivre leurs vies. Aussi heureux qu’il était pour eux, stables et insérés, jamais aucun de ses fils ne prit de ses nouvelles, jamais aucun ne vint lui rendre visite. La solitude est un fardeau insurmontable pour beaucoup. Vincent souffre de ce dernier, c’est évident, mais étrangement, il parvient à vivre avec, et s’aveugle dans une routine qu’il entretient depuis longtemps.

Ainsi, alors que l’on visualise un troisième âge léthargique, qui s’endort dès qu’il s’assoie, Vincent l’octogénaire reçoit tous les mercredis un ami banlieusard, qui en plus de lui accorder de son temps, lui accorde, en l’échange de quelques euros, son herbe d’excellente qualité. Parfois, il lui ramène, sur une clé USB, quelques films HD dernier cris que Vincent transfère sur son ordinateur, qu’il relie à sa télévision HD-ready pour les visualiser dans des conditions optimales.
Son dealer est probablement le seul jeune avec lequel il parvient à discuter de tout et de rien, tout en lui faisant part de ses propres expériences, de ses propres réflexions sur la vie, l’économie, l’esprit humain, la vie en entreprise, et je ne sais quoi d’autre. Vincent s’est souvent considéré comme un penseur, qui se plaît à conceptualiser le monde. Cependant, qu’est ce qu’un penseur sans auditoire ?

Il fallait donc le susciter.
Le vieil homme décida alors, un jour comme un autre, de double-cliquer sur l’icône Word, et de laisser aller ses mains sur son clavier. Plutôt que de réitérer en vain une tentative de dialogue frontal avec ces jeunes, il allait leur mâcher le travail, tout en facilitant grandement le siens aussi : il allait tout écrire, et envoyer un manuscrit à qui en voudrait bien. Il en était sûr, ce n’était pas un travail futile ; son dealer au moins serait ravi d’avoir un peu de lecture. Et puis ça le changerait de Marc Lévy.





Tranche de vI.R.L.

18 12 2008

nowelL’hiver, pour les nantais comme pour beaucoup d’autres, est une occasion de dépenser énormément d’argent. La ville met en avant, de son côté, une ambiance très noël, avec des lumières blanches et rouges un peu partout, des devantures de magasin alléchantes, et des marchés de noël hors de prix mais on ne peut plus visible, presque incontournables.

L’envie d’aller me promener dans cette fourmilière me séduisit, poussé par mes élans consuméristes. J’arrivai donc autour de l’arrêt commerce, véritable centre névralgique de la métropole, reliant toutes les lignes de trams. Il y avait déjà un monde fou, en début d’après-midi, malgré le froid, la pluie, et les annonces incessantes de manifestations bloquant et/ou ralentissant tous les transports en communs.

Sans avoir d’itinéraire précis, je laissais mes pas me guider, et suivais finalement une grosse partie du peloton.
J’arrivais logiquement à la Place du Commerce, lieu de rencontre et premier pas dans la zone ultra-commerciale de la ville. Pulsion geek oblige, je fus véritablement tenter d’aller faire un tour dans la FNAC, afin de voir réellement la frénésie de Noël, mais le trafic entre les gens entrant et les gens sortant, à lui seul, parvint à me réfréner. Malgré ses deux étages, je savais que le bâtiment allait être remplis comme jamais, qu’il allait y faire chaud et que ce serait la fameuse règle du « chacun pour soi », où l’on se bouscule, s’ignore, se double, etc. Hobbes écrivait « l’Homme est un loup pour l’Homme » ; que penserait-il de nous s’il avait pu témoigner de nos sociétés actuelles ?

Je continue ma route jusqu’au fameux passage Pommeraye, datant de 1843, rempli de boutiques alléchantes. L’entrée était littéralement bloquée par l’activité effrénée du premier magasin du passage : la maison Larnicol, meilleur ouvrier de France….en chocolaterie ! Résultat, avalanches de biscuits, de chocolats, et surtout de macarons, très prisés par la population.
Après un bref passage dans la boutique (très très très jolie au passage), j’ai remonté le grand escalier du passage pour me retrouver du côté d’Album, énorme librairie divisée en deux blocs ; d’un côté les mangas et les comics, de l’autre la bande-dessinée franco-belge. Là aussi, avalanche de clients, et obstruction du passage par les vendeurs installés à l’extérieur du magasin pour emballer les cadeaux…

Je reprends contact avec l’air frais (glacial ?) à la sortie du passage, à mi-chemin de la rue crébillon. Pas de shopping à faire ici ; l’essentiel des magasins est inaccessible à la non-bourgeoisie. Je décide donc, plutôt que de remonter la rue jusqu’à la place Graslin (mais si vous savez, là où y’a la fameuse brasserie, la Cigale !), de me diriger vers un autre centre névralgique de la ville, à savoir cette énorme place dont j’ignore le nom, mais où l’on trouve côté à côté Zara, H&M et Crazy Republic (dont le système fait étrangement penser aux galeries Lafayette, mais bon…).

Je suis, probablement du fait d’une certaine démence, rentré dans ces trois magasins, tour à tour, et je suis toujours vivant.
Cela dit, j’aurais pu mourir plus d’une fois. Il y avait en ces lieux une sorte de frénésie générale, qui poussait les gens à doubler tout le monde, à fouiller très très vite afin de récupérer LA dernière chemise, ou LE dernier pull dans UNE taille bien précise. Bref, dépenser de l’argent rend fou, ce n’est pas nouveau.
Au milieu des gentils parents détestant ce genre de magasins mais y allant pour satisfaire leurs enfants ingrats, on trouvait certains des fameux enfants ingrats, paraissant s’extasier de la zizanie les entourant.

Avant dernière étape, les rues avoisinant le quartier du bouffay, espace totalement piéton, et totalement exploité par les dits piétons. J’allais d’abord du côté des geeks, avec d’un côté de la rue Sortilège, magasin de jeux de rôles, jeux de cartes et jeux de stratégies ; et de l’autre un nouveau magasin spécialisé en mangas, animes, et produits dérivés. Etrangement, l’effervescence de ces magasins est tout aussi palpable, mais l’ambiance y est totalement différente. Moins matérialiste, les individus présents n’étaient ni plus ni moins que des mordus de jeux et de mangas, bavant sur leurs futurs achats, ou sortant nerveusement ce genre de phrases : « tu vois ça mamie, c’est le dernier volume de Naruto ! C’EST TROP BIEN ! Oh ! Et ça, c’est le poster qui va avec, et puis là, c’est la figurine du héros, et là, c’est le jeu vidéo ! Ah mais j’ai pas encore la PS3… ». On pourrait traduire ce genre de choses par « mamie, je t’aimerais encore plus si tu te ruinais pour moi. »
Je faisais un dernier détour à côté des Galeries Lafayette, dans un petit magasin nommé Colfax, que les amateurs de streetwear connaissent bien. Des fringues de qualité, un magasin un peu branchouille, et pire encore, une LIQUIDATION TOTALE. Ce fut horrible, et je crus là aussi mourir à maintes reprises. Il faisait chaud, et le magasin étant tout en longueur, les fringues placés au centre et sur les bords, il était impossible de s’arrêter pour les regarder, au risque de se faire piétiner par les personnes derrière nous.

Enfin, pour terminer mon périple sur une touche traditionnelle, je me dirigeai d’abord chez Casa, puis chez Habitat, afin de sonder la clientèle.
Ici, plus de jeunes hommes et femmes vêtus en « slims », plus de fashion, plus de geeks, plus d’otakus. J’étais dans l’antre des mères de famille, des grands-mères, et des middle-aged. En gros, il n’y avait dans ces magasins que les individus en mesure de réellement envisager un achat.
La frénésie compulsive et l’anarchie cédaient donc leur place au calme, à l’ordre, et en un sens, à la contemplation. Le regard plus critique, l’esprit moins impulsif, chez Habitat, on réfléchit avant d’acheter. A la Fnac, on se rue sur les consoles, on s’arrache les Marc Lévy (haha) et tout le monde saute sur les télés HD aux prix aussi impressionnants que leurs dimensions.

Bref, Noël rend fou, mais c’est une démence que l’on accepte, parce qu’on vous aime assez pour avoir envie de vous offrir des trucs. Soyez heureux, joyeux noël.