L’assemblée des défaitistes

27 01 2009

sp_a0113J’écrivais il y a peu, en somme, que la passivité de ma génération tend à me faire vomir. Afin de nuancer ma vision des choses, et de gagner en objectivité, je décidai la semaine dernière d’assister à une assemblée générale du syndicat étudiant Sud, plus subversif que l’UNEF et comportant deux ou trois grandes gueules confiantes, n’ayant pas peur d’afficher clairement leur idéologie ultra progressiste.

J’arrivai donc, après un bon sandwich du R.U., dans l’enceinte de la fac de droit, en quête de l’amphithéâtre 1 que mon imaginaire visualisait déjà bondé par une foule étudiante venant de tous milieux. Dix minutes plus tard, accompagné de deux camarades curieux, je trouvais enfin la salle, dans laquelle une quarantaine d’étudiants discutaient, ou mangeaient leur repas, ou fumaient tranquillement leur clope à côté. Tout était très calme, presque désintéressé, alors que nous étions censé discuter de l’investissement des facultés de Nantes dans les manifestations nationales du jeudi 29 janvier.

Un petit quart d’heure plus tard, nous prenions tous place, et deux membres du syndicat s’installèrent face à nous afin de gérer le débat, d’inscrire l’ordre du jour, de faire un bref rappel sur les lois LRU et les mouvements enseignants ayant déjà eu lieu dans le cadre de la défense de leur poste et du statut de l’université.
Une fois cette brève introduction à la problématique du jour terminée, la petite assemblée comprit que rien n’était en fait prévu, et que cet AG, aussi intéressante qu’elle paraissait, était finalement très vide et totalement désorganisée.

Les premiers intervenants se firent alors entendre, suite aux remarques des syndiqués du genre « il va falloir nous dire ce que vous voulez faire un peu, on va pas tout faire pour vous ! » ou « vous n’avez vraiment rien à dire ? Vous êtes venus pour rien alors ? Vous n’avez donc aucune idée ni aucune conscience de la situation ? » ; le tout accompagné d’une légère suffisance.
Si à ce moment là j’avais envie de leur rappeler leur rôle dans une assemblée générale, qui était finalement de faire le point sur le positionnement de leur syndicat et de suggérer un certaine nombre d’actions, j’ai opté pour le silence sociologique, afin d’en savoir plus sur le déroulement naturel des choses.

Ceux qui intervinrent, pris au dépourvu, ne savaient pas trop de quoi parler, et partaient généralement dans de grandes conceptions théoriques assez longues et langoureuses. Pire encore, à chaque fois qu’une personne terminait son monologue, une autre la remplaçait, mais sans jamais rebondir sur ce qui avait été dit précédemment. Au final, c’était plus une assemblée philosophique où différentes conceptions du monde se confrontaient qu’une AG visant à organiser un mouvement revendicatif. Cette phase ingrate dura pendant à peu près une heure, au cours de laquelle quelques courageux osèrent dire que la plupart des intervenants n’avaient rien compris à l’enjeu du débat, mais en vain.

Finalement, quelques temps plus tard, on se mit d’accord sur l’écriture d’un tract, et sur sa diffusion. On mentionna aussi l’installation de « cafétérias » gérés par des syndiqués, permettant de maintenir un flux tendu d’information entre les étudiants et les militants. Tout ça pour ça.

J’ai pu cependant retenir quelques éléments intéressants.
Premièrement, les étudiants sont pour beaucoup vraiment désintéressés par les problèmes économico-politiques les concernant, et cherchent davantage à s’investir pour coller à un cliché has been (jeunesse militante) plutôt qu’à une idéologie militante.
Deuxièmement, la plupart des étudiants concernés étaient trop blasés par les cuisants échecs des derniers mouvements pour avoir encore de l’énergie à mettre dans ce projet. Ils savent qu’il est facile pour l’Etat d’attendre l’essoufflement des mouvements jeunes pour reprendre sa politique, et ils savent aussi qu’il est incroyablement difficile de faire durer les actions étudiantes, du fait des partiels, de l’incertitude concernant l’orientation, etc. On privilégie donc nos études à notre régime politique, pour la plupart d’entre nous.
Enfin, si les choses ne marchent pas comme prévu, c’est que nous avons perdu toute volonté créatrice, toute volonté d’innovation. Afin de sensibiliser, personne n’a cherché autre chose que la tractation, alors que tout le monde se contente de mettre le petit papier en boule dans sa poche ou de le jeter à la poubelle la plus proche. On fait trop dans le cliché, et l’on n’innove plus.

Il est pourtant possible, selon moi, en se creusant un peu la tête, de construire un mouvement revendicatif stable, qui pourrait devenir médiatique et populaire si l’on y ajoute de la créativité, de l’esthétique et des messages forts et généraux en lien avec nos revendications particulières. Mais ça, il me semble que ce n’est pas pour tout de suite…





The world was waiting just for you

15 01 2009

medium_jeune681Les années 60 ont marqué l’ère de la révolution sociale. Cette période n’était pas « juste », contrairement à ce que certains aigris rabâchent depuis plusieurs années, un prétexte pour une jeunesse en manque de sensations de s’engouffrer dans le débat social. Il existe encore, et fort heureusement, des individus qui ont une certaine conscience de ce qui est bon et de ce qui est mauvais pour une société.

A mes yeux, ces années représentent la capacité des Hommes à évoluer dans une direction positive, à partir du postulat que l’on peut construire un monde meilleur. Depuis, plus rien n’a jamais su fédérer autant que cette période progressiste.
Et aujourd’hui, lorsqu’au détour des couloirs d’une fac, ou dans le confort d’un amphi (réflexion cynique), on interroge quelques personnes, les réponses déçoivent, choquent et même parfois affligent…

« Qu’est ce que tu veux qu’on fasse nous ? Un mouvement jeune ? Pour qu’on nous prenne pour des cons ? Et puis de toute façon, aujourd’hui, c’est trop tard, il aurait fallu s’y prendre avant. Maintenant on a plus qu’à attendre que tout se casse la gueule. »

« Boah faut arrêter hein, le monde va très bien ! Tu crois que t’es qui pour décider de ce qu’il faut changer ? Y’a des types pour qui on vote qui font ça très bien… »

« Va falloir commencer à comprendre que maintenant c’est fini tout ça, et que le monde n’est pas tout rose. Chacun pour soi, moi franchement, ça me va très bien. »

Bon, je n’entends pas le cacher, ce genre de réflexions me donnent de violentes pulsions haineuses. Non pas parce qu’elles ne vont pas dans le sens de ma « jeunesse idéale », politisée et militante, mais parce que la passivité qui les frappe réduit à néant toute chance de réactivité, d’interventionnisme, de créativité.

En somme, peut-on ne serait-ce qu’envisager un monde dans lequel chacun se moque éperdument de ce qu’il s’y passe, pour la simple et bonne raison que l’on accepte de n’avoir aucune influence, aucun poids face aux pouvoirs décisionnaires ?

Non, franchement non.
C’est d’une stupidité sans limite, et si sous le terme d’étudiant, l’imaginaire des gens (utopistes, bien sûr), surement comme le mien, associe les études universitaires à l’émancipation, à la créativité ou à la réflexion intellectuelle, sachez que ces valeurs ont maintenant quelque chose comme cinquante ans. Depuis au minimum une dizaine d’années, la jeunesse ne veut plus rien dire, et ne ressemble à rien d’autre qu’une masse informe d’individus passifs, râleurs et désintéressés.

Pierre Bourdieu, dans les années 60, avait publié un petit article intitulé La jeunesse n’est qu’un mot. Il y expliquait, de manière assez pertinente, qu’il ne pouvait y avoir d’identité jeune, dans le sens où chacun provenait de milieux aux valeurs différentes, ne portant pas le même regard sur la société.
J’ai longtemps été choqué par ce pessimisme bourdieusien, car ce texte, en quelque sorte, était l’une de ses rares productions face à laquelle j’avais énormément de mal à me positionner.
D’un côté l’argumentaire, comme toujours, faisait preuve d’une pertinence constante, d’une réflexion bien établie et d’une logique à toute épreuve ; mais d’un autre, le fond, l’idéologie défendue par Bourdieu était trop extrême pour être prise au sérieux.

En somme, je pense que depuis cet ouvrage, une réelle culture jeune s’est créée, mais que dans son processus de construction, elle a laissé de côté tout ce qui faisait l’intérêt des mouvements étudiants des années 60. Plus de débats, plus d’idéologie commune. Le regard même que les jeunes portent sur la réflexion est altéré.
Beaucoup virent, dans leurs enfances respectives, les facultés comme un lieu de savoir immense, libre à tous, où l’on finalise la construction de son esprit, où l’on façonne une vision précise des choses et enfin où l’on apprend à s’investir, ou du moins à se sentir concerné.
Désormais, après mes trois années passées dans diverses UFR, dans divers lieux, je n’ai que très rarement rencontré d’individus correspondant à mon « idéal étudiant » ; la plupart des élèves étaient au contraire réfractaires à la réflexion, et de manière générale, à la contrainte intellectuelle.

D’où ma conclusion, que je veux volontairement radicale, mais qui mérite quand même d’être posée en ces termes. Dans les prochaines années, va-t-il y avoir une radicalisation de ces comportements ? Ou bien au contraire y’aura-t-il un revirement de situation ? La jeunesse a-t-elle accepté de passer pour une décérébrée inconsistante, qui ne pèse rien, qui ne vaut rien ; ou bien va-t-elle, suite à l’aggravation des contextes politiques, économiques et écologiques, se rapprocher d’un idéal démocratique ?
Ce qui est sûr, c’est que malgré la vision pessimiste qui règne, qui pousse à croire que tout a déjà été fait, qu’il ne reste plus de combats, il existe aujourd’hui une quantité d’objets de lutte contre le pouvoir bien suffisante pour se fédérer massivement contre l’ordre mondial. Redevenons un peu utopiste, ça ne nous ferait probablement aucun mal.





Bonne année, génération youporn, génération facebook

1 01 2009

2008 fut-elle l’année la plus caricaturale des dix dernières années ? La plus extrémiste ? La plus incompréhensible ?

D’un côté, des gens sont déprimés par la situation actuelle, de l’autre, des gens s’en contre-foutent, et encore d’un autre côté, des gens sont ravis.
Quoiqu’il en soit, les progressistes pleurent, et les élitistes se réjouissent : ils sembleraient qu’ils aient gagné. Et en guise de coup de massue, on nous offre, pour le nouvel an, l’élocution suprême d’un chef d’Etat stupide. Stupide ? Peut-être pas, mais en tout cas très mauvais tacticien. Dès ce matin, nous pouvions lire les remarques infâmes de la gauche et du centre concernant son discours, avec parfois un commentaire de l’UMP qui félicite son leader pour tout ce qu’il incarne. En tout cas, on pourra saluer son audace, car il a réellement essayé de nous faire ravaler ce que beaucoup avaient gobé lors de sa campagne, et se sont empressés de vomir une fois le « héros » élu.

MAIS SELON MOI, Sarkozy n’incarne ni plus ni moins que la passivité de certains, que la capacité d’autres à s’enfermer dans une sphère surréaliste pour mieux se voiler la face. Alors sur internet, pas de crise économique, pas de problèmes relationnels, pas de contact physique, juste du dialogue. Bienvenue dans le monde de Facebook. Un peu plus loin, on trouve le monde des déviances, le monde de youporn, le premier site porno gratuit dans lequel les utilisateurs uploadent eux-mêmes leurs vidéos. Du sexe gratuit, des amis par milliers au bout de la souris, voila notre génération.

Et c’est à tous ses représentants que je souhaite, avec la plus grande sincérité que je puisse leur offrir, une merveilleuse année, pleine de désillusions, de drames, de choques et de prises de conscience. Car même si cela peut sembler atroce à priori, il me semble que c’est ce qui pourrait leur arriver de mieux. Bonne année 2009.