Les années 60 ont marqué l’ère de la révolution sociale. Cette période n’était pas « juste », contrairement à ce que certains aigris rabâchent depuis plusieurs années, un prétexte pour une jeunesse en manque de sensations de s’engouffrer dans le débat social. Il existe encore, et fort heureusement, des individus qui ont une certaine conscience de ce qui est bon et de ce qui est mauvais pour une société.
A mes yeux, ces années représentent la capacité des Hommes à évoluer dans une direction positive, à partir du postulat que l’on peut construire un monde meilleur. Depuis, plus rien n’a jamais su fédérer autant que cette période progressiste.
Et aujourd’hui, lorsqu’au détour des couloirs d’une fac, ou dans le confort d’un amphi (réflexion cynique), on interroge quelques personnes, les réponses déçoivent, choquent et même parfois affligent…
« Qu’est ce que tu veux qu’on fasse nous ? Un mouvement jeune ? Pour qu’on nous prenne pour des cons ? Et puis de toute façon, aujourd’hui, c’est trop tard, il aurait fallu s’y prendre avant. Maintenant on a plus qu’à attendre que tout se casse la gueule. »
« Boah faut arrêter hein, le monde va très bien ! Tu crois que t’es qui pour décider de ce qu’il faut changer ? Y’a des types pour qui on vote qui font ça très bien… »
« Va falloir commencer à comprendre que maintenant c’est fini tout ça, et que le monde n’est pas tout rose. Chacun pour soi, moi franchement, ça me va très bien. »
Bon, je n’entends pas le cacher, ce genre de réflexions me donnent de violentes pulsions haineuses. Non pas parce qu’elles ne vont pas dans le sens de ma « jeunesse idéale », politisée et militante, mais parce que la passivité qui les frappe réduit à néant toute chance de réactivité, d’interventionnisme, de créativité.
En somme, peut-on ne serait-ce qu’envisager un monde dans lequel chacun se moque éperdument de ce qu’il s’y passe, pour la simple et bonne raison que l’on accepte de n’avoir aucune influence, aucun poids face aux pouvoirs décisionnaires ?
Non, franchement non.
C’est d’une stupidité sans limite, et si sous le terme d’étudiant, l’imaginaire des gens (utopistes, bien sûr), surement comme le mien, associe les études universitaires à l’émancipation, à la créativité ou à la réflexion intellectuelle, sachez que ces valeurs ont maintenant quelque chose comme cinquante ans. Depuis au minimum une dizaine d’années, la jeunesse ne veut plus rien dire, et ne ressemble à rien d’autre qu’une masse informe d’individus passifs, râleurs et désintéressés.
Pierre Bourdieu, dans les années 60, avait publié un petit article intitulé La jeunesse n’est qu’un mot. Il y expliquait, de manière assez pertinente, qu’il ne pouvait y avoir d’identité jeune, dans le sens où chacun provenait de milieux aux valeurs différentes, ne portant pas le même regard sur la société.
J’ai longtemps été choqué par ce pessimisme bourdieusien, car ce texte, en quelque sorte, était l’une de ses rares productions face à laquelle j’avais énormément de mal à me positionner.
D’un côté l’argumentaire, comme toujours, faisait preuve d’une pertinence constante, d’une réflexion bien établie et d’une logique à toute épreuve ; mais d’un autre, le fond, l’idéologie défendue par Bourdieu était trop extrême pour être prise au sérieux.
En somme, je pense que depuis cet ouvrage, une réelle culture jeune s’est créée, mais que dans son processus de construction, elle a laissé de côté tout ce qui faisait l’intérêt des mouvements étudiants des années 60. Plus de débats, plus d’idéologie commune. Le regard même que les jeunes portent sur la réflexion est altéré.
Beaucoup virent, dans leurs enfances respectives, les facultés comme un lieu de savoir immense, libre à tous, où l’on finalise la construction de son esprit, où l’on façonne une vision précise des choses et enfin où l’on apprend à s’investir, ou du moins à se sentir concerné.
Désormais, après mes trois années passées dans diverses UFR, dans divers lieux, je n’ai que très rarement rencontré d’individus correspondant à mon « idéal étudiant » ; la plupart des élèves étaient au contraire réfractaires à la réflexion, et de manière générale, à la contrainte intellectuelle.
D’où ma conclusion, que je veux volontairement radicale, mais qui mérite quand même d’être posée en ces termes. Dans les prochaines années, va-t-il y avoir une radicalisation de ces comportements ? Ou bien au contraire y’aura-t-il un revirement de situation ? La jeunesse a-t-elle accepté de passer pour une décérébrée inconsistante, qui ne pèse rien, qui ne vaut rien ; ou bien va-t-elle, suite à l’aggravation des contextes politiques, économiques et écologiques, se rapprocher d’un idéal démocratique ?
Ce qui est sûr, c’est que malgré la vision pessimiste qui règne, qui pousse à croire que tout a déjà été fait, qu’il ne reste plus de combats, il existe aujourd’hui une quantité d’objets de lutte contre le pouvoir bien suffisante pour se fédérer massivement contre l’ordre mondial. Redevenons un peu utopiste, ça ne nous ferait probablement aucun mal.
>Redevenons un peu utopiste, ça ne nous ferait probablement aucun mal.
Ce n’est pas demain la veille : démantèlement du service public et précarisation empêchent les “jeunes” d’être optimistes :p
Tu vis une époque de dépression scalix, il fallait naître 40 ans avant. Et miser sur un idéalisme de bon aloi et savamment calculé n’a pas bénéficié à la gauche lors des dernières élections. A l’heure actuelle la revendication des opinions les plus frelatées n’est même plus choquante, on est “décomplexés”///
Il faudra juste endurer
Mouais, je sais pas.
Endurer ou trouver le bon filon qui saura fédérer, ou unifier, ou je sais pas quoi. Disons que selon moi rester passif dans une situation actuelle relève du suicide ou de l’abdication ; et dans tous les cas j’ai du mal à tolérer ce genre de posture.
Je me suis aussi penché sur la question, quand je suis dans mon lycée et que je souhaite un tant soit peu dialoguer de problèmes sociaux ou politiques j’obtiens presque toujours les mêmes réactions passives. Il en est ainsi, les jeunes actuels que ce soit dans les lycées ou les fac ne sont plus intéressés par la politique. Je pense que c’est dû a plusieurs facteurs, déjà nous sommes perdus dans un système politique qui nous dépasse (mais cela relève au final de la volonté inconsciente des personnes à ne pas chercher à le comprendre), on se sent aussi complètement mis sur le coté quand on voit et qu’on entend que le gouvernement vote des lois rapidement dans notre dos comme la loi Hadopi. Mais il y a surtout une dérision du système politique contemporain qui nous pousse à ne pas vouloir l’intégrer (on voit des films avec politiciens pourris de tous les cotés), ce qui est d’ailleurs assez contradictoire car ça devrait plutôt nous inciter à vouloir le réformer. Ainsi on pense que l’ensemble du monde politique est de toute manière mauvais et qu’il n’y a aucun moyen de pouvoir le modifier, car nous sommes petit face à cette “conspiration”.
Mais tu vois, cette passivité de la politique ça rejoint aussi cette envie de ne plus chercher à s’enrichir culturellement, intellectuellement. Ce rejet particulier de tout ce qui est différent ou fatiguant et de rester sur notre vie en oubliant largement ce qui nous entoure et nous satisfaire du strict minimum. Et ceci est dû surtout au bain social dans lequel nous sommes, à la puissance médiatique entre autre (je rejoins ici ton dernier article avec l’ivrogne).
J’avais prévu de te faire un roman car je dois dire que ça me fait plaisir de ton blog et de constater que je ne suis pas le seul à être consterné, cependant j’ai plus l’impression de me perdre dans mes pensées que te donner un commentaire intéressant et pertinent. Je vais donc m’arreter là.
Au plaisir de lire tes prochains billets.
Ninaha
Eh bien écoute je dois dire que ça fait plaisir de mon côté aussi.
Je suis grosso-modo d’accord avec à peu près tout ce que tu as pu mentionner, et je suis suis franchement content de voir que je ne suis pas le seul non plus à être effaré par la situation.
Et même si certains pourraient dire qu’avec les mouvements sociaux que l’on constate en ce moment, la jeunesse reprend du poil de la bête, je sais pour y avoir participé que, comme d’habitude, ce que les étudiants veulent ne sont ni plus ni moins que de longues vacances et des diplômes cadeaux. Je généralise et radicalise peut-être un peu, mais c’est clairement le point de vue (caché bien sûr !) de la grosse majorité.
En gros : conscience politique zero, désintérêt général et egocentrisme maximal.
Mais je reste quand même utopiste en me disant qu’un jour ça finira bien par changer :p
Le gros talon d’Achille de ta réflexion, c’est que tu ne fais aucun lien entre le mouvement jeune de 68, que tu sembles élever au rang d’idéal, et l’inertie actuel de la jeunesse. Les jeunes, comme les autres d’ailleurs, ne sont-ils pas égoïstes et indifférents précisément parce que leurs aînés soixantehuitards ont gagné pour eux le droit de n’avoir ni exigence intellectuelle, ni morale, ni préoccupation autre que de consommer et de partouser comme des lapins ?
Mai 68, bien avant d’être une manifestation politique, est une révolution morale, et plus exactement une tabula rasa de la morale, qui prétend guérir les maux des hommes par la fête. Et effectivement, jamais l’homme n’a autant fait la fête, les étudiants les premiers. Les fruits de Mai 68 sont là.
Personnellement, je penses que ce monde là, le monde du progrès dont tu te réclames comme les autres (progressistes par ci…), est foutu, corrompu à la base. Je ne crois pas plus à ce prétendu progrès que je ne crois en l’humanisme du plan de relance de Sarkozy. L’économisme a robotisé l’humanité : que l’économie plonge !
Si l’homme veut une civilisation humaniste, qu’il fasse sien une morale, qu’il accepte de s’auto-limiter. Parce que ce sont évidemment les désirs de jouissance dérégulé des libéraux-libertaires qui ont transformé la planète en immense champ de bataille et plongé dans la misère 80% du genre humain.
Salut à toi brotch,
Je suis content que tu défendes un point de vue défaitiste, puisque j’oscille ponctuellement entre l’utopisme de certains de mes textes et le désarroi de ton commentaire.
Pour autant, je ne pense pas avoir omis une vision de mai 68. C’est un sujet complexe sur lequel beaucoup s’opposent ; notamment ceux pour qui ce fut la plus grande évolution progressiste possible, et ceux qui, comme toi, pensent qu’au final l’irresponsabilité de ces années a bousillé les générations suivantes.
Pour ma part, n’étant pas réellement sociologue, et encore moins politologue ou économiste, je cantonne mai 68 à un idéal, comme tu l’as bien compris.
Je ne cherche pas à savoir si, objectivement, beaucoup se sont investis, se sont sentis concernés et ont réalisé l’ampleur du phénomène auquel ils participaient par rapport à la masse suivant le mouvement bêtement.
On pourra facilement me dire “alors pourquoi parler de cette période systématiquement ?”. Eh bien tout simplement parce qu’à mes yeux, peu importe l’attitude que les gens adoptèrent, les années 60 représentent une période où certains artistes, musiciens, acteurs et d’autres ont contribué, par leur créativité et leurs innovations, à changer le regard que l’on portait sur le monde, et surtout sur sa stabilité.
Alors certes, je te rejoins clairement sur le fait qu’après 68, rien n’a changé. Je te rejoins aussi sur le fait que l’économie a robotisé l’humanité, lui a donné des règles objectives supprimant toute culpabilité aux employeurs, aux actionnaires, aux chefs d’États….
Mais je l’ai dit, je suis un utopiste, et finalement, à chaque fois que l’on aura la chance de pouvoir modifier nos visions du monde, je pense que je continuerai de trouver ça génial. Après, si ça peut réellement changer les choses, ce serait encore mieux, bien sûr
Je ne penses pas que 68 fut une mauvaise chose, comme je ne penses que ce fut une bonne chose. C’était innévitable, pour mettre fin à un certain puritanisme, à une rigidité morale et une austérité sociale étouffants. Mais force est de constater que les acquis de mai68 ont surtout servis des intérêts mercantiles, et non pas un humanisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les acteurs de ces “années folles” (les bobos, les artistes, etc…) sont précisément les mêmes qui ont construit l’ignoble industrie culturelle moderne.
Nous sommes bien sûr d’accord sur le fond : la jeunesse est soumise et passive, sans le moindre soupçon de conscience politique (qui est autre chose que d’aller voter tous les 5 ans). Mais je ne tires aucune inspiration, dans ma révolte, du malsain jeunisme de Mai 68.
Et dire “je suis utopiste” n’a rien de positif. L’utopie est un monde clot et impossible, parce que contraire aux règles de la nature. Par exemple, notre monde est une utopie : ses bases idéologiques sont mensongères (croyance en une croissance infinie, croyance dans un légitime égoïsme qui amènerai chacun vers le bonheur, croyance dans le progrès de l’histoire…). Si tu désir un autre monde, un changement radical, tu peux te dire idéaliste, mais se dire utopiste est, de mon point de vue, peu engageant.
Une utopie n’est ni plus ni moins “qu’une représentation d’une réalité idéale et sans défaut” (wikipédia).
De ce point de vue là, même si cela te parait peu engageant, je n’ai aucun mal à me considérer comme utopiste ET idéaliste.