“So let your feelings show” – Roger Glover

22 02 2009

humanityArt Spiegelman disait, lors d’une interview, qu’il était trop égoïste, trop narcissique pour envisager le monde sans qu’il y prenne place lui-même. Il ne pouvait donc aborder de problématiques générales sans y insérer son avis, son sentiment. Or il m’a semblé, à la lecture de Maus, que l’on ne saurait mieux comprendre la réalité qu’à travers le regard subjectif d’un individu. Un sentiment personnel, intimiste est mille fois plus évocateur qu’une objectivation pragmatique, déshumanisée.

L’autre jour, alors que je me rendais chez une amie, un clochard, ivre comme jamais, m’a violemment saisi en me hurlant « si t’as pas cinquante euros, tu passes pas ! ». Finalement, en parlant poliment à l’ivrogne, il abandonna sa pseudo-tentative après m’avoir demandé si moi aussi j’étais fan d’Amy Winehouse…

Personne autour de moi ne su réagir. Un « businessman » qui était juste derrière moi changea de trottoir, l’air effrayé comme jamais. Un groupe de jeune toisa l’homme du regard comme s’il n’était guère plus qu’un parasite qu’il faudrait vite écraser, mais tout de même en changeant eux aussi de trottoir. Un parasite, ça peut faire peur.

Au final, je fus le seul à voir cet individu comme ce qu’il était, à savoir ni plus ni moins qu’un homme. Certes, son allure était pathétique ; certes, il sentait l’alcool comme s’il en était lui-même, mais après tout, rien ne me permet de juger un homme ivre, ni même d’être dédaigneux, et encore moins d’être violent.

Car je le confesse, j’eus ce réflexe primaire d’avoir envie de le repousser lorsqu’il m’agressa, de le frapper, de le mettre hors d’état de nuire ; d’autant plus que j’étais accompagné d’une charmante compagnie, qui prend peur pour si peu de choses. Mais je ne pu me résoudre à faire du mal à une personne qui devait constamment souffrir.
A-t-on ne serait-ce qu’essayé de se mettre dans la peau d’un clochard ? Entre ceux qui se moquent d’eux, ceux qui s’amusent, une fois ivre, à les frapper, ceux qui ne posent même pas un regard sur eux et ceux qui les regardent sévèrement, je pense qu’il n’est pas possible de se projeter dans un tel désarroi. J’eus finalement pitié du malheureux, qui me laissa partir comme si lui-même avait soudain pitié de sa propre condition.

Cette courte péripétie ne dura que quelques secondes, et je ne parviens pourtant pas à m’en défaire. Je fus à quelques centimètres du visage de cet homme lorsqu’il me stoppa, et je me rappelle avoir, pendant quelques instants, fixé ses yeux. Ils étaient si vitreux, si absents, que je n’étais pas en mesure de savoir si l’homme me voyait vraiment. Encore maintenant, j’ai l’impression paradoxale d’avoir vécu une sorte d’intimité avec cet inconnu. Certes, l’homme m’agressait ; certes son apparence était répugnante et certes il était saoul, mais j’ai néanmoins pu toucher du doigt, dans ce court échange de regard, la misère intérieure qu’il expérimentait chaque jour. Je n’oublierai pas ce visage, ni l’immense désarroi dans lequel il a su me plonger.

C’est ainsi, subjectivement, avec toutes les émotions dont je suis capable de faire preuve, et non via la raison ou l’objectivité, que j’ai pu appréhender la misère humaine.





We’re all stupid sometimes

22 02 2009

Il m’arrive comme à tout le monde, du moins je le suppose, de me poser des questions existentielles auxquelles personne ne serait en mesure de répondre. Tout simplement parce qu’il n’existe pas de réponse, et c’est bien là le problème.

Pourquoi vit-on ? Personne ne le sait. Alors on spécule, on formule des hypothèses, on cherche à rester objectif… Mais au final rien ne change, puisque l’on n’est jamais sûr de rien.
Or, si une chose est sûre, c’est que l’on doit impérativement profiter au maximum du fait d’être en vie. Nous avons une palette de besoins et de désirs qui ne demandent qu’à être assouvis. Tout devient ensuite question de choix, car toutes nos envies ne sont pas nécessairement faciles à satisfaire.

Comment choisir ? Personne ne le sait non plus. Alors chacun opte pour une technique qui lui est propre. Certains vouent leur vie à un seul et unique objectif, qu’ils voudront bien entendu atteindre quel qu’en soit le prix. D’autres préfèrent agir rationnellement, établir une sorte de classement, et procéder étape par étape. Mais on peut aussi trouver des individus qui ne font rien. On en trouve trop même.

Nous vivons une période où l’instantané prime sur tout. Il faut réussir vite, avoir des idées rapidement, écrire vite, être RENTABLE… Or, la pertinence et l’empressement sont à mes yeux deux notions radicalement antinomiques. D’où la léthargie de beaucoup d’entre nous.

Alors quoi faire ? On peut regarder avec dédain ceux qui plongent corps et âmes dans le mode de vie contemporain sans même chercher à le remettre en question, mais cela ne sert à rien si ce n’est à se positionner par rapport aux autres. Et au final, les autres ne comptent pas ; seul le regard que l’on porte sur nous-mêmes possède une réelle importance.
Je vois désormais trop d’aigris, trop d’hommes et de femmes consternés par le monde qui s’exhibe devant eux. Si certains en sont attristés, la plupart ne sont ni plus ni moins que haineux face à la terre entière. On ne les comprend pas plus qu’ils ne comprennent les autres. C’est une forme de rupture irréversible que beaucoup expérimentent actuellement. Ce genre de constat devrait être révoltant.

Mais nous ne sommes plus révoltés. Nous étudions des mondes dans lesquels l’esprit critique était un garde-fou prévenant des déviances et des dérives sociétales ; mais nous en avons perdu l’usage. Les révoltés sont aujourd’hui les parias, tandis que ceux qui jouent le jeu forment petit à petit la future élite.

Bref, nous sommes en vie, et certains se sentent bien, d’autres se sentent mal.
Les jeunes générations, dont je fais partie, ne savent même plus comment procéder. Doit-on faire des études pour changer le monde, ou pour s’intégrer dans l’ordre établi ? Doit-on tout faire pour s’assurer une vie sans grand problème, ou bien doit-on opter pour une vie hédoniste, où le plaisir prime sur tout, où les considérations matérielles sont relayées au second plan ? Toujours les mêmes problématiques, sans jamais de réponses. Alors on se lance, bon gré mal gré. On ne peut rien faire d’autre de toute manière, me dit-on.

Au final, ne doit-on pas vivre pour être heureux ? Alors que faire si le monde est triste ?