Art Spiegelman disait, lors d’une interview, qu’il était trop égoïste, trop narcissique pour envisager le monde sans qu’il y prenne place lui-même. Il ne pouvait donc aborder de problématiques générales sans y insérer son avis, son sentiment. Or il m’a semblé, à la lecture de Maus, que l’on ne saurait mieux comprendre la réalité qu’à travers le regard subjectif d’un individu. Un sentiment personnel, intimiste est mille fois plus évocateur qu’une objectivation pragmatique, déshumanisée.
L’autre jour, alors que je me rendais chez une amie, un clochard, ivre comme jamais, m’a violemment saisi en me hurlant « si t’as pas cinquante euros, tu passes pas ! ». Finalement, en parlant poliment à l’ivrogne, il abandonna sa pseudo-tentative après m’avoir demandé si moi aussi j’étais fan d’Amy Winehouse…
Personne autour de moi ne su réagir. Un « businessman » qui était juste derrière moi changea de trottoir, l’air effrayé comme jamais. Un groupe de jeune toisa l’homme du regard comme s’il n’était guère plus qu’un parasite qu’il faudrait vite écraser, mais tout de même en changeant eux aussi de trottoir. Un parasite, ça peut faire peur.
Au final, je fus le seul à voir cet individu comme ce qu’il était, à savoir ni plus ni moins qu’un homme. Certes, son allure était pathétique ; certes, il sentait l’alcool comme s’il en était lui-même, mais après tout, rien ne me permet de juger un homme ivre, ni même d’être dédaigneux, et encore moins d’être violent.
Car je le confesse, j’eus ce réflexe primaire d’avoir envie de le repousser lorsqu’il m’agressa, de le frapper, de le mettre hors d’état de nuire ; d’autant plus que j’étais accompagné d’une charmante compagnie, qui prend peur pour si peu de choses. Mais je ne pu me résoudre à faire du mal à une personne qui devait constamment souffrir.
A-t-on ne serait-ce qu’essayé de se mettre dans la peau d’un clochard ? Entre ceux qui se moquent d’eux, ceux qui s’amusent, une fois ivre, à les frapper, ceux qui ne posent même pas un regard sur eux et ceux qui les regardent sévèrement, je pense qu’il n’est pas possible de se projeter dans un tel désarroi. J’eus finalement pitié du malheureux, qui me laissa partir comme si lui-même avait soudain pitié de sa propre condition.
Cette courte péripétie ne dura que quelques secondes, et je ne parviens pourtant pas à m’en défaire. Je fus à quelques centimètres du visage de cet homme lorsqu’il me stoppa, et je me rappelle avoir, pendant quelques instants, fixé ses yeux. Ils étaient si vitreux, si absents, que je n’étais pas en mesure de savoir si l’homme me voyait vraiment. Encore maintenant, j’ai l’impression paradoxale d’avoir vécu une sorte d’intimité avec cet inconnu. Certes, l’homme m’agressait ; certes son apparence était répugnante et certes il était saoul, mais j’ai néanmoins pu toucher du doigt, dans ce court échange de regard, la misère intérieure qu’il expérimentait chaque jour. Je n’oublierai pas ce visage, ni l’immense désarroi dans lequel il a su me plonger.
C’est ainsi, subjectivement, avec toutes les émotions dont je suis capable de faire preuve, et non via la raison ou l’objectivité, que j’ai pu appréhender la misère humaine.
Il m’arrive comme à tout le monde, du moins je le suppose, de me poser des questions existentielles auxquelles personne ne serait en mesure de répondre. Tout simplement parce qu’il n’existe pas de réponse, et c’est bien là le problème.
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