Je suis si jeune et si inconscient que je n’arrive pas encore à voir se dessiner les conséquences de mes actes. J’expérimente la vie, les relations amicales, les relations amoureuses.
Dans mon collège, c’est une sorte de loi de la jungle. Etrange, me disais-je à l’époque, pour un lycée de province. Il y avait des bad boys d’un côté, sombres, menaçants ; et de l’autre il y avait tous les autres, dont tout le monde se fichait. Les premiers étaient respectés parce qu’on ne savait jamais jusqu’où ils iraient, et très franchement je pense que personne ne voulait le savoir.
Un jour, je m’en souviens encore, l’un d’entre eux est rentré dans la cour sur sa moto, complètement saoul. Il longeait les salles de cours et les halls, cherchant à provoquer tous les profs et élèves qu’il croisait. Puis, lorsque le vieux principal grincheux sortit avec un appareil photo, le jeune rebelle pris la fuite…qui ne fut que de courte durée. Arrivé hors du collège, au dessus d’une haie soigneusement taillée, nous vîmes le sommet d’un arbre en pleine croissance osciller de gauche à droite pendant de longues secondes. Le chauffard avait tout simplement foncé dessus.
C’était donc dans une atmosphère tendue que mes années collège se déroulèrent. Il y avait ceux à ne pas bousculer, ceux qu’il ne fallait même pas croiser du regard, et ils nous faisaient peur. Nous restions donc entre nous, entre normaux ou entre anodins, en quelque sorte. Au moins, ensemble, nous ne craignions rien.
Mais à cet âge, où l’on cherche à se positionner, rien n’est jamais si simple, et personne ne se satisfait d’être quelqu’un de normal ou d’anodin. Alors, avec quelques autres, nous avons cherché à ne plus être comme tout le monde. Pour beaucoup peu sûrs de notre force physique, nous prîmes le parti de l’humour, ou du moins de l’humiliation. En somme, nous occupions le domaine dans lequel les gros bras n’avaient absolument aucun talent.
Mais avant d’être respecté, avant d’être considéré par les autres comme des collégiens dominants – appelons ça ainsi -, il fallait se former un groupe de soumis. C’est donc tout naturellement que nous nous sommes focalisés sur les plus faibles, les plus asociaux et les plus détestés.
Parmi tout ce petit monde, ma cible de prédilection était un collégien chétif, effrayé par tout et n’importe quoi, qui ne cherchait qu’à se faire oublier des autres. C’était à l’époque une cible de rêve.
Tous les matins, tous les midis et tous les soirs, je pris pour habitude de persécuter gentiment ce camarade. Nous commencions toujours de la même manière. Il se fermait à tout et se persuadait que j’abandonnerais, et là je me mettais à lui donner quelques coups de poings sans force dans l’épaule, afin de l’obliger à réagir. Puis, dès qu’il se mettait à parler, je cherchais toutes les opportunités de le ridiculiser, de lui faire de la peine. Je cherchais désespérément la certitude d’avoir du pouvoir sur lui, mon si précieux cobaye, tandis que lui cherchait désespérément la certitude qu’il avait son mot à dire. J’avais encore à l’époque suffisamment de motivations de d’esprit de compétition pour ne pas lâcher prise le premier. Et ce fut à force d’obstination que je brisai mon adversaire, quelques semaines plus tard.
La fois de trop, je m’en souviens encore très bien, se produisit un après-midi comme tous les autres, à l’exception prêt que je savais désormais que j’avais du pouvoir sur quelqu’un. Ce jour-là, mon bouc-émissaire passa trop prêt de moi, alors que j’étais occupé à divertir quelques jolies camarades de classe. L’occasion était trop bonne, me dis-je, et je la saisis sans trop réfléchir aux conséquences. Pour la première fois, j’animais une humiliation publique, et je rencontrai un succès fantastique. Mes espiègleries fonctionnaient bien, car tout le monde se moquait strictement de ce que pouvait ressentir ma pauvre victime, concentrée à maintenir une forme crédible d’impassibilité. Mes amies riaient à la fois si longtemps et si fort qu’il décida de s’enfuir en courant, sa haine s’était transformée en désespoir. Ca y est, j’avais réussi, j’avais dominé quelqu’un sans faire usage de force, sans être menaçant ; je n’avais fait qu’employer à son égard des mots dégradants, je n’avais fait que ternir son image, affecter son égo, altérer la vision que les autres avaient de lui. Pourtant, rien n’avait changé, il était toujours le même, moi aussi, les autres aussi. J’étais fasciné par cette force qui, à l’instant, me paru sans limite.
Quelques minutes plus tard, alors que je ne m’en souciais pas, on vint me tenir au courant de l’état de ma victime. Une de mes spectatrices l’avait suivi ; il était visiblement enfoui dans un tas de sacs, le visage en larmes. On me dit que je devais y aller, que c’était de ma faute. Je ne compris pas.
En quoi étais-je responsable de la fragilité psychologique d’une personne dont je me moque totalement ? C’était aberrant. Mais à cette époque, les filles ont un pouvoir fou sur l’homme, et j’obéis de peur de me les mettre à dos. J’obéis à contrecœur et parti le chercher.
Je m’approchai doucement de lui, effectivement vautré sur un tas de sacs.
Que dire ? Finalement, je ne le connaissais pas ; je passais juste mon temps à le persécuter, sans jamais m’être intéressé à quoi que ce soit de lui. Je m’accroupis et me retrouvai à son niveau. Je tentai d’accrocher son regard mais il le fuyait de toutes ses forces. Alors je fis ce qui me vint tout naturellement.
« Excuse-moi, je voulais pas te faire de peine. »
« C’est bon, c’est bon…. »
Il avait prononcé ces mots en luttant pour maintenir son sérieux. Je le sentais à deux doigts de fondre en larme, et personne n’a envie de s’effondrer devant la personne qu’il déteste le plus.
Je le laissai, car j’avais compris, bien trop tard, les conséquences de mes actes. Je compris que je pouvais le détruire totalement, et à cet instant précis, le petit enfant qui avait peur des autres que j’avais été me détestait. Je connus un sentiment ambivalent que je n’avais jamais ressentis, et j’étais rongé par la culpabilité.
Ce fut un tournant, je pense, dans mon existence. Ce jour-là, si j’avais opté pour continuer, si j’avais nié toute compassion, toute humanité et tout respect pour les autres, j’aurais pu finir mon travail, atteindre le statut de ceux que l’on craint, et ne plus jamais avoir peur.
Mais le prix à payer était trop élevé, et je savais, ou plutôt je sentais viscéralement que ce n’était pas la solution.
Cette victime, à laquelle j’avais laissé son amour-propre, je décidais d’en apprendre plus sur lui. Il était arrivé dans ma classe en début d’année, personne ne le connaissait vraiment. Il revenait d’une petite ville de bord de mer, une station balnéaire pour touristes. Là-bas visiblement, la vie n’avait pas été facile pour lui. Il était arrivé ici avec l’espoir de faire d’autres rencontres, et de pouvoir davantage s’intégrer.
Tout ceci, ce fut lui, quelques mois plus tard, qui me le racontai. J’avais découvert en ce personnage toute une dimension fragile que j’avais moi-même connu un peu plus tôt. J’avais eu la force de lutter, mais lui ne l’avait plus. Je ne pense pas l’avoir pris sous mon aile ni quoi que ce soit, mais le fait est que, très rapidement, nous devînmes d’excellents amis, des compagnons inséparables. Et alors que j’avais failli lui confirmer son horrible vision du monde, alors que j’avais failli briser ses dernières espérances, c’est au final son intégrité et sa vision des choses qui me changèrent radicalement.
Je n’ai plus jamais cherché à faire du mal à qui que ce soit, quand bien même certains tentèrent de m’en faire. Enfin, il y eut une exception…
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