Elsa aimait se promener dans la forêt. Seule, de préférence.
Cela fait maintenant deux ans que ses parents la laissent s’y promener comme une grande, vagabonder comme elle le souhaite. Désormais âgée de huit ans, elle sait se déplacer avec aisance dans ces bois. Pendant la première année, elle voulut conquérir les arbres, les plantes et toute la vie qu’ils accueillent. Mais de nombreux obstacles se dressèrent devant elle.
D’apparence sombre et inquiétante, les premiers chênes de la forêt formaient une imposante muraille à l’extrémité du jardin, que l’on aurait cru parfaitement hermétique.
Il était difficile de pénétrer ce vaste rempart, mais au milieu s’y cachait comme une fissure, masquée par de larges branches feuillues, suffisamment large pour laisser un adulte passer du monde civilisé à celui de la nature sauvage. Tel était le passage secret d’Elsa. Et si au départ elle fut effrayée à l’idée même de le traverser, si le contraste entre l’air frais de son jardin et l’atmosphère humide de la vieille forêt lui glaçait le sang, elle était désormais confiante, maîtresse d’elle-même.
Elsa n’a jamais été comme toutes les autres petites filles. Elle n’était pas vraiment du genre à se faire remarquer pour son intelligence, ni même pour quoi que ce soit de convenu. Tout simplement, bien que cela demeure incompréhensible, elle dégageait quelque chose d’unique.
Son teint pâle, ses longs cheveux sombres glissant délicatement le long de ses traits, son regard innocent, introspectif, ses délicates mains paraissant toujours plus lisses, plus propres ; rien en elle ne laissait son entourage et ses professeurs indifférents. Sans parler de son attitude avec les autres Hommes.
Hormis ses parents avec lesquels la communication n’était pas un problème, Elsa était très fermée aux autres. Et lorsque le contact était forcé de manière un peu trop abrupte, souvent elle devenait imperméable au monde réel, et parfois elle se mettait à intensément fixer son interlocuteur, inexpressive, sans ciller un instant, ce qui ne manquait jamais d’être considéré comme un grave trouble psychologique.
D’autant plus que la jeune fille paraissait dotée d’une sensibilité hors du commun. Il lui arrivait parfois de dessiner des formes abstraites, parfois tourbillonnantes, parfois saccadées et d’autres fois encore parfaitement incohérentes, qu’elle semblait considérer comme la douleur ou les émotions de certains arbres, de certains animaux. Elle refusait systématiquement d’expliquer quoi que ce soit, se contentant d’accumuler ses étranges œuvres au fil du temps, sans jamais en jeter une seule.
Chaque gribouillage était unique, au caractère marqué, toujours différent.
La forêt qui lui faisait autrefois si peur était devenue son sanctuaire. Dans la campagne où elle vivait, nul risque de croiser quiconque dans ces vieilles terres oubliées. Pourtant, et ce qui fit craindre le pire à ses parents, lors de ses premières excursions en solitaire, elle revenait plus enjouée que jamais, parlant des heures d’amis qu’elle avait pu se faire, qui lui apprirent l’histoire de la forêt et des arbres la composant. Plus inquiétant encore, elle était capable de situer de grands évènements historiques, comme les batailles de la Révolution qui avaient eu lieu dans cette région et affecté le cadre, notamment la faune et la flore.
Afin d’être sûr que leur fille n’était victime que de sa propre imagination, particulièrement fertile et cohérente pour son jeune âge, ses parents l’accompagnèrent à plusieurs reprises dans les bois ; promenades durant lesquelles la petite fille jouait sagement, seule, sans dire mot. La seule étrangeté qu’ils purent détecter fut qu’elle se retournait systématiquement une fois la muraille de chênes passée, et agitait la main en signe d’au-revoir, les yeux rivés sur la forêt.

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