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She forgot to pray for the angels – Part 4

Journal d’Elsa – 06/05/82

Tous les jours je marche dans un monde sans visage, sans couleurs, sans saveurs. Tous les jours je suis las de me laisser aller à la nonchalance, feinte par tant d’individus auxquels je ne pourrais jamais m’apparenter. Sont-ils réellement heureux, tous ces gens que nous croisons ?

La question du bonheur au sein de sa propre vie est une angoisse constante. Suis-je heureuse malgré mes mécontentements incessants ? Ai-je jamais été seulement heureuse ? C’est un sentiment qui va et vient, et la plupart du temps, c’est lorsqu’il cesse de se manifester que l’on prend pleinement conscience de sa présence. On le vit sans jamais le savourer. Mais de toute manière, on ne savoure rien. Nous sommes tous trop pris dans les instants, dans les dialogues, dans les rôles et tout ce qui nous aveugle constamment, pour savourer quoi que ce soit.

Parfois je me plais à fantasmer une épiphanie massive, qui frapperait de plein fouet chacun d’entre nous. Même ceux que l’on imagine incapables de vivre quoi que ce soit de révélateur sur quoi que ce soit. Le monde entier en plein état de grâce, abasourdi par son nouveau niveau de compréhension, par son omniscience et sa lucidité passagère. Une infime particule de temps, au court de laquelle chacun prendrait conscience de tout ce que nous pourrions être, de tout ce que nous pourrions vivre et irrémédiablement de tout ce dont nous passons à côté, jour après jour, sans ne jamais rien remettre en question, sans ne jamais rien changer. Cela changerait-il de toute manière quoi que ce soit ? NON ! Bien sûr que non. Parce qu’un tel est en retard et a autre chose à foutre que de repenser le monde, parce qu’un tel s’apprêtait à regarder l’émission de Patrick Sébastien, parce qu’un tel faisait la queue depuis vingt minutes pour commander son kebab, et cætera… L’instantané nous prend toute notre attention et finalement notre mémoire ne rivalise toujours pas franchement avec celle du poisson rouge. Ce dernier, au passage, semble vivre son existence d’une manière bien plus désinvolte que nous.

Il serait pourtant si facile de se simplifier la vie. Même si le désintérêt et le mépris des autres a toujours une origine, pourquoi ne pas oublier la stupidité des uns et faire un effort au nom de l’intérêt général ? Pourquoi ne pas tous se sourire et s’entraider ? Pourquoi donc préférer l’ignorance, l’individualisme et même l’égocentrisme ? Quel est l’intérêt ? D’accord, peut-être que certaines choses sont plus faciles à vivre lorsque l’on s’imagine être seul au monde, au milieu d’une marée de zombies ; mais quoique l’on s’imagine, cela ne change jamais rien à ce qui existe réellement. Personne n’est seul. Du moins pas réellement. Au-dessus et en-dessous de mon appartement, des gens vivent. Autour de chacun d’entre nous, des gens vivent. Est-ce réellement le meilleur choix que de tous nous ignorer mutuellement ? Lorsque l’un d’entre nous frappe chez un autre, qu’il ait besoin d’aide ou quoi que ce soit, est-ce la bonne solution que de ne pas lui ouvrir, de ne pas faire le moindre bruit au risque de lui confirmer notre présence, au risque de lui laisser apercevoir cette lâcheté et ce mépris qui n’ont pas lieu d’être ?

Je songe parfois à tous ces individus qui ont consacré une partie de leurs vies, via la philosophie, la psychologie, la sociologie ou encore l’histoire, à tenter en vain de nous éclairer sur ce que nous sommes, sur notre système et à quel point l’imperfection est une caractéristique intrinsèque à notre condition d’êtres humains. Ces hommes et ces femmes, opposant la bonté et l’égoïsme, la conviction et la rationalité, et qui n’ont au final pas même réussi à éveiller suffisamment de consciences, au fil des siècles, pour réellement changer quoi que ce soit. Une pensée déprimante, mais loin d’être infondée. Après tout, de Platon et Confucius aux penseurs contemporains, tous ont surement voulu, à défaut de changer le monde, au moins nous offrir la capacité et la matière nécessaire pour réfléchir à notre civilisation et à nous-mêmes. De l’autre côté, Mc Donald, H&M et Intermarché, à l’instar de leurs nombreux prédécesseurs, n’ont eu de cesse de nous focaliser sur le moment présent, sur le matériel et sur le plaisir immédiat. En l’échange de quoi nous les rendons tous les jours encore un peu plus immensément riches.

Il est effrayant de songer que la plupart d’entre nous ont opté pour le Big Mac et tout ce qui va avec, oubliant au passage tout un patrimoine culturel bouleversant, seule possibilité de voir un jour apparaitre quelque chose ressemblant, de prêt ou de loin, à mon épiphanie rêvée.

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