Portrait
Postée devant son ordinateur portable, smartphone et appareil photo à proximité, Aurore parcourait le web 2.0, à l’aise. L’intérêt, se disait-elle probablement, de vivre dans un univers où l’on peut exister, soit dans le réel, soit dans le virtuel, c’est que l’on a toujours un monde dans lequel se réfugier quand rien ne va plus dans l’autre.
Et cela rythmait ses années, jamais exactement de la même manière, jamais avec les mêmes groupes de personnes, mais qu’importe. Le schéma, apparent et cyclique, n’offrait aucune ambiguïté. Aurore oscillait dans un mouvement inaltérable entre le désarroi social et la « geekerie » intempestive d’un côté, les pulsions charismatiques et le mépris de tous de l’autre. Pour certains de ses amis, elle évoquait de manière assez concrète, bien qu’atténuée, le profil du maniaco-dépressif, constamment partagé entre le complexe divin et la sensation insoutenable de n’être qu’un vulgaire parasite, un moins que rien.
Certaines de ses connaissances trouvaient d’ailleurs de plus en plus délicat d’apprécier notre personnage, au fur et à mesure de ses pérégrinations philosophiques sur la manière dont on se doit de vivre sa vie. D’adolescente fragile et malléable, elle était devenue un réceptacle chaotique de codes et valeurs en tout genre, faisant une fois l’apologie de l’égoïsme et du bien matériel, une autre l’éloge des sentiments simples et désintéressés.
Aurore n’a jamais eu l’impression d’avoir grand-chose pour elle. Même parmi ses amis et ses relations, bien peu de gens ne lui admettaient de qualités. Son physique ingrat, ses cheveux luisants et son regard vide ne l’avantageaient pas. Grande et ronde, elle avait en plus de tout la démarche classique des gens mal dans leur peau, à l’instar des adolescents qui grandissent trop vite et semblent perdre l’aisance naturelle de leurs mouvements. Inutile de préciser qu’elle était incapable de laisser transparaitre un semblant de féminité. Elle n’essayait probablement même pas.
Complexée dans une société qui ne jure que par l’apparence, elle se réfugiait, collégienne puis lycéenne, dans des univers édulcorés, comme ceux des mangas ou des jeux-vidéos. Ne se sentant pas la légitimité corporelle de s’exprimer en public, on alliait en plus une forme de personnalité creuse et vide à son physique déplaisant. Comment alors se sentir bien dans sa vie lorsque l’on suscite la répulsion ?
S’il est une vérité universelle, c’est bien que les rejetés, les mal-aimés et les déviants en général, qu’ils le veuillent ou non, sont les mieux placés pour saisir nettement le ridicule et les aberrations ponctuant notre quotidien, puisque justement ils n’y participent pas avec la même spontanéité que nous autres moutons de panurge. Cette posture si spéciale qu’ils subissent les pousse, la plupart du temps, à prendre conscience de nombreuses futilités et à s’orienter, bien qu’à contre-courant, dans une voie bien plus saine et sincère que la nôtre.
Aurore, à priori, semblait de ceux-là, plus capables que nous de savoir à quel point nos représentations du bien ou du beau sont absurdes. Elle était bien sur animée par la certitude que nous nous trompions tous sur son cas. Non, elle n’est pas juste mal conçue et repoussante. Non, son regard et ses postures ne sont pas les vraies représentations de ce qu’elle est. D’ailleurs, Aurore s’amusait ponctuellement à écrire de tristes histoires de jeunes filles manipulées, trahies, mal-aimées ou carrément maltraitées. Alors même que sa naïveté semblait le lui cacher, ces petits billets d’un goût douteux étaient bien souvent la caricature de ce qu’elle avait l’impression de vivre au quotidien. Et ses personnages, radicalisant son ressenti, ne cessaient de mettre en avant le fait que le monde entier était ingrat et ignare, indigne de ces gens injustement rejetés. Ils souffraient surtout de vivre dans un monde cruel, et moins d’être marginalisés par une bande d’imbéciles lobotomisés. Le futur démontrera que cette posture, transposée à notre Aurore mal foutue, était totalement fausse ou du moins très volatile.
Car arrive alors l’oscillation dont nous parlions tout à l’heure. Aurore la cynique, Aurore la détestée n’attendait en fait, probablement sans même le savoir, qu’une occasion de prendre la place de ses bourreaux, de mettre sa vengeance en mouvement, devenant dès lors ce qu’elle exécrait le plus. Et ce fut le temps des grands bouleversements. Le jugement critique rationnel de la société se dissipa peu à peu pour laisser place au conformisme, à la mode (d’un goût douteux) et surtout aux regards nombrilistes et dépréciateurs qui alimentent toutes nos villes.
En remontant l’échelle sociale et en oubliant son passé de parasite, Aurore crachait son venin sur tous ceux qui laissaient poindre une faiblesse ou une étrangeté, et ce sans la moindre hésitation, sans le moindre remord. Elle sut s’entourer d’amies fidèles, fières d’elle et de ce qu’elle représentait, attirées probablement par son statut peu conventionnel d’ancienne ratée. Elle les poussait à croire que rien n’était impossible pour personne, et qu’il n’y a pas pire cruauté que celle des anciennes victimes. Mais après tout, connaissons-nous beaucoup de tortionnaires n’ayant visiblement aucune légitimité à être ce qu’ils sont ? Elle n’était pas la seule à avoir de nombreuses motivations. Et surtout, a-t-on réellement quelque chose à craindre d’une traumatisée ?
C’est avec ces questionnements en tête que son entourage la trahie ponctuellement. D’amie éternelle elle retombait à on ne sait quel statut, mais qu’importe de toute manière, puisque l’ombre de son passé ressurgissait et aussi ridicule soit-elle, cela terrorisait Aurore. Elle aimait ses amis quelques temps, se sentait soudain perdre pied puis se réfugiait dès que cela le lui paraissait nécessaire dans une bulle virtuelle, où elle savait qu’il serait plus simple de se faire une place, de gagner l’estime des autres. Principalement celle des hommes, si fragiles et si réceptifs à tout ce qui touche de près ou de loin à la féminité sur internet. Qu’on soit laide ou radieuse, cela ne fait aucune différence, et l’imaginaire du geek fera des miracles, transformant l’informité la plus répugnante en une beauté mystérieuse…
Les batteries à nouveau chargées, Aurore se lançait ensuite dans de nouvelles ascensions sociales, animées par un désir de conquête plus ardent encore à chaque tentative. Ce schéma sans fin démontre, bien au-delà du désir qui l’animait d’être intégrée et appréciée, qu’elle était prête à tout pour accomplir cet objectif. Mais Aurore a-t-elle été seulement heureuse et elle-même à un moment donné ? La question ne se posait même plus. La finalité occultait tout.
Si bien qu’à un moment donné, alors que tout le monde semblait heureux et comblé, elle se retrouva seule, abandonnée par ses amis, abandonnée par ses amours, aussi ridicules et empathiques furent-ils. La petite fille fragile qu’elle était n’était pas vengée ; elle était insatisfaite à souhait, et frustrée d’un tel échec dans sa conquête du monde.
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