S’extirpant d’une intense concentration, Elsa s’éloigne de quelques pas et contemple sa toile. Elle semble mécontente de son travail. Elle souhaiterait pouvoir tout exprimer, sans limite, sans rien. Un fabuleux chaos d’émotions brutes : une rage sans limite, un désespoir infini, un amour éternel, une peur innommable. L’Homme est trop complexe, trop fermé, se dit-elle, pour parvenir à ressentir aussi vivement toutes ces choses. Un message ne saurait jamais lui donner la clé de ce qu’il est réellement, un simple amas ingrat de ressenti ne parvenant jamais à se comprendre lui-même. Et pourtant, cette sensation brule Elsa, la hante et l’obsède à chaque instant. Elle veut saisir tous les mystères, déchirer ce voile si fin la séparant de la vérité. L’art, s’était-elle dit, l’ouvrirait à tout ce que fait de nous ce que nous sommes, la transporterait dans un univers où l’abstrait gouverne tout, la libérant cette angoisse incessante de ne jamais savoir ce que peut bien être l’Homme. Derrière les mots et les lettres des anciens artistes se trouvait l’humanité, elle en était persuadée.
Mais finalement, lorsqu’elle voulu saisir l’essence même de ce qu’elle découvert, la réduire à de simples mots et de simples formes frappant en plein cœur, elle n’osa écrire un mot et détesta ses peintures. Elle resta figée de longues heures, plongée dans les méandres de son esprit, en quête d’une piste. Puis une angoisse terrible la frappa ; cette sensation à la fois si horrible et si familière, la poussant à se réfugier dans le sommeil de longs jours durant. Poser ne serait-ce qu’une lettre et estomper ne serait-ce qu’une seule forme la rapprochait tant de l’échec et de l’insatisfaction, songeait-elle, qu’il valait mieux ne rien entreprendre. Au fil des jours, mangeant peu, enfermée dans son appartement pratiquement vide, le mal-être d’Elsa croissait rapidement, et devenait difficile à ignorer. Tout allait recommencer. La jeune fille était fragile depuis toujours, et il arrivait qu’elle-même ne soit en mesure de savoir ce qui l’affectait à ce point. Elle se réfugiait dans la sensation irrationnelle d’être un réceptacle absorbant toutes les peines du monde. Un récipient magique, se disait-elle, exacerbant tout ce qu’il contient, n’ayant de cesse de se remplir.
Cela faisait maintenant cinq ans qu’Elsa avait quitté sa famille et s’était installée à Nantes, dans un petit appartement mal entretenu, possédant quelques miasmes d’une période plus douce. C’était probablement la chambre d’une ancienne maison bourgeoise, à en juger par la hauteur du plafond, le vieux parquet d’origine, et les quelques résidus de décorations murales soignées. Cette petite pièce d’une vingtaine de mètres carrés ne possédait rien d’autre qu’un lit, une ridicule table basse, et un stock incroyables de vieux livres de poches jaunis répartis en colonne branlante, accompagnés de trieurs en tous genres et de feuilles volantes. Dans l’angle le plus lumineux, prêt des fenêtres aux rideaux tirés se trouvait son chevalet, d’apparence antique, duquel se dégageait une atmosphère particulière, comme c’est parfois le cas avec les objets anciens donnant l’impression d’avoir beaucoup vécus. Ce cadre était la prison d’Elsa, mais aussi son univers merveilleux, son pire cauchemar et l’antre de ses démons. Parfois, si l’envie se faisait sentir, il arrivait qu’elle sorte d’un placard un gramophone ancestral, héritage de sa famille, pour y écouter paisiblement des mélodies l’inspirant. Cela pouvait passer des très célèbres nocturnes de Chopin aux plus récentes compositions de Philip Glass. Elsa aimait la musique de façon générale, mais comme pour tous les arts, elle la marquait davantage encore lorsqu’elle était emprunte de tristesse et de mélancolie.
S’enfermant dans un monde clos, se coupant de la vie des autres, elle attendait calmement, allongée sur un fin matelas posé à même le sol, que sa dépression fulgurante l’abandonne peu à peu. Les yeux rivés sur son plafond, même les sonneries répétitives de son interphone ne la faisaient ciller. Ses amis, car elle en avait en bon nombre, se faisaient du souci pour elle ; et ceux qui malgré ses épisodes incompréhensibles persistaient à se lier à elle comprirent bien assez vite leur impuissance. Si elle-même n’étais en mesure de se libérer, alors qui le pourrait ? C’est avec cette pensée en tête qu’au fil des jours amis et proches cessèrent peu à peu de frapper à sa porte. Pendant ce temps, Elsa resta immobile, et si elle bougea, ses mouvement ne furent qu’infimes. Elle se surprenait parfois à fermer les yeux, et à revivre ses aventures d’enfant, dans sa forêt, son refuge le plus pur, le plus beau et le plus secret. Elle se remémorait les arbres majestueux, leurs grincements pesants et lascifs lorsque le vent secouait leurs cimes ; elle se rappelait son calme religieux qui rôdait, s’accordant si bien avec cette légère brume planant au beau milieu des airs ; elle se revoyait construisant de multiples repères, à base de branches et de feuillages, à partir desquels elle put surprendre des cerfs et des chevreuils se promenant dans leur domaine. Elle se souvint aussi des voix sans visage, et tout devint flou.
Se redressant, tremblante de fatigue et d’angoisse, elle chercha du bout des doigts quelques trieurs et feuilles, qu’elle parcouru rapidement. Ses premières œuvres étaient là, dans ses mains, et elle ne se souvenait plus de leurs sens. Elle en observa quelques-unes, stupéfaite non pas de leur étrangeté, mais de leur esthétique. La petite main tremblante qui avait esquissé ses formes il y a longtemps ne semblait pas celle d’une enfant. Continuant son observation, elle se raidit soudainement face à un dessin particulièrement violent. Il ne représentait rien d’intelligible, pas de forme reconnaissable ni de message particulier, mais l’insistance des traits et la nervosité des lignes, associées à sa forme générale lui évoquèrent un vague souvenir. Enroulant son drap autour d’elle, elle se leva pour la première fois depuis plusieurs jours, avançant d’un pas incertain vers son armoire. L’ouvrant, elle ignora toute sa collection de pinceaux et de couleurs pour fouiller la partie inférieure, où elle conservait la plupart de ses toiles. Après quelques instants, elle en saisit une en particulier et l’observa un instant, les yeux écarquillés de stupeur. Brisant le silence, elle poussa un cri de rage puis envoya sans hésitation son œuvre voler dans les airs jusqu’à ce qu’elle se fracasse contre sa porte d’entrée. Sur cette peinture, on retrouvait sans le moindre doute la même forme étrange de son dessin d’enfant, reproduite dans différentes tailles aléatoirement sur l’œuvre, accompagnée de nouveaux détails. Il datait d’il y a moins d’un an.
Anéantie par cette découverte, Elsa s’effondra sur le sol, prise de sanglots incontrôlés. Elle ne savait plus comment aller mieux à présent. Elle qui s’efforce de progresser, d’accroître ses talents artistiques et expressifs ; elle qui se voue à la compréhension de l’Homme et qui se coupe de tout ce qui pourrait l’induire en erreur ; elle qui est si fragile, si incertaine et qui ne demande qu’à être sûre de tout ; voila qu’à présent elle contemple un gribouillis infantile avec lequel aucune de ses peintures et textes ne pouvaient rivaliser : l’essence même de ses tourments, s’était-elle dit, se trouvait sur ce vieux bout de papier. Le constat apparut de lui-même : elle ne progressait pas, bien au contraire, et chaque minute l’éloignant de son innocence juvénile la rendait un peu moins apte à saisir l’essence de toutes les choses.
Abattue par son propre raisonnement, une douleur sans limite la frappa inlassablement, jusqu’à ce que son propre désarroi ait enfin raison d’elle-même. Elsa s’évanouit dans la pénombre de son appartement, entourée de toutes ses compositions imparfaites.
Elsa aimait se promener dans la forêt. Seule, de préférence.
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