Les yeux fermés, je suis allongé. Concentré sur tout ce qui m’entoure, je me laisse péniblement sombrer dans une étrange léthargie. Ma respiration, calme et lancinante, m’aide à me détendre. Je finis par apprécier, après ma longue journée, ce doux moment d’inactivité. Puis, au rythme de la fumée entrant puis sortant de mon corps, bercé par la musique, tout commença à se transformer, sans pour autant rompre avec le réel.
La construction de mes pensées se fit plus floue, plus spontanée, et je me surpris à contempler mon imaginaire comme s’il ne m’appartenait pas, ou du moins comme si je n’en étais pas l’auteur. Des idées vinrent ponctuellement, puis repartirent sans que je puisse leur donner un nom. Il m’arriva parfois de sentir mon cœur palpiter, et mon esprit subir une légère oppression. Avant même de chercher à fuir ces désagréments, je m’étonnai à chaque fois de les sentir s’éloigner puis disparaitre, pour me laisser plonger encore plus loin dans mon introspection.
Après avoir observé mon esprit penser par lui-même, je me mis à ressentir avec une intensité sans commune mesure chaque membre composant mon corps. De l’extrémité de mes mains à la plus infime parcelle de mon torse et de mon dos, je me laissais errer, redécouvrant à chaque instant la finition absolue de l’homme et de son organisme.
Puis, alors qu’elle me berçait, parfaitement mêlée à mes songes, la musique prit plus d’ampleur, plus de force. Je reconnus alors la sonate pour piano n°14 de Beethoven, et quittant mon corps, je plongeais désormais dans un univers où la musique prend des formes et des significations que l’on n’aurait su lui soupçonner.
A ce moment là, il m’était difficile de formuler clairement mes pensées. Elles n’étaient alors qu’un amas d’images, de perceptions et de ressentis. Je crus comprendre un court instant quel genre d’homme pouvait être en mesure de composer de tels chef-d’œuvre, quelle sensibilité exacerbée et quelle grandeur d’âme qu’il fallait posséder. La mélancolie du morceau associée au ton grave du piano parvint à exacerber mes émotions, si durement contrôlées le reste du temps. Pendant un court instant, je ressentis le besoin crucial de me laisser aller au chagrin que me suggérait la musique. Je n’hésitais pas.
Je sentis rapidement ma gorge se serrer, puis une larme couler lentement le long de mon visage. Peu m’importais, j’étais seul dans ma chambre, allongé sur mon lit. Je n’ouvrais toujours pas les yeux. La beauté de la mélodie me frappa comme si c’était les premières notes de musique que j’entendais. La tristesse de l’air faisait écho à ma propre condition. J’eus l’impression, alors que je suis plutôt heureux, d’être une personne sombre, opprimée par la vie et par les choix qu’elle lui impose. Puis brusquement, et même brutalement, la surcharge d’émotions disparue aussi vite qu’elle était apparue, et je retournai dans mes songes, leur donnant un thème, pour ensuite laisser mon esprit puiser dans sa mémoire et dans ses idées.
Je revis certaines scènes de mon enfance ; le genre de scènes ou de situations qui, malgré les années, n’ont pas perdu en force. Ce fut des humiliations, des peurs et d’autres sentiments forts marquants lorsqu’on les découvre pour la première fois. Je me revis appréhender de tenir la main de ma première petite amie, je me revis subissant les railleries de ma classe et je revis certaines disputes familiales. Cependant, alors que je me remémorai parfaitement mon état d’esprit au moment où ces évènements se produisirent, je parvenais à m’extirper de leurs contextes pour les juger d’une manière on ne peut plus pragmatique. Je parvenais, d’une étrange manière, à contempler ma propre vie comme celle d’un autre, et à supprimer une part importante de subjectivité pour effleurer une réelle opinion sur mes choix et mon parcours.
Qu’il est étrange, me suis-je alors dit, de contempler son propre passé, se remémorant nos sentiments tout en le jugeant de manière platonique. Je n’éprouvai ni haine pour mes oppresseurs, ni amour ou amitié pour ceux que j’aimais et appréciais. Je les voyais, c’est tout. Je les observai du mieux que je le pouvais, cherchant à déceler en eux les qualités qui les rendirent proches de moi, et les défauts qui les éloignèrent. Je cherchai aussi à savoir comment me serai-je vu, si je croisais demain le petit enfant que je fus. J’eux la triste impression d’être insipide à mes propres yeux.
Je revins légèrement à la réalité, sortant de la torpeur dans laquelle je m’étais mise. J’ouvrais les yeux. La musique continuait, toujours aussi plaisante. Dans mes mains, une forme conique, allongée, avec un important amas de cendres à l’extrémité. Je me rapprochai du cendrier pour la chasser, et me saisissais de mon briquet pour rallumer le tout. Je n’en étais pas encore à la moitié, on ne m’avait pas menti, cette herbe était particulièrement forte et spirituelle.
Je ne compris pas, à ce moment là, pourquoi il était illégal d’en posséder, ou d’en consommer. Jamais l’alcool ne me permit d’être transporté à ce point, avec tant de douceur, de délicatesse et de volupté. J’avalais à nouveau la fumée, cette fois-ci avec un plaisir que je n’aurai su cacher. Les yeux fermés, je me laissais tomber sur mes oreillers, heureux et en paix.


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