Huit semaines s’écoulèrent, pour les étudiants de lettres et sciences humaines de Nantes, au cours desquelles un mouvement revendicatif d’ampleur vit sa naissance flamboyante, son maintien précaire et sa déchéance pathétique.
Une énergie commune propulsa nos revendications plus haut que prévu, pendant plus longtemps que prévu, jusqu’à ce que beaucoup se lassent du jeu, et réclament autre chose ; cette autre chose entrainant inexorablement la fin du mouvement.
Nous, pauvres spectateurs sans pouvoirs face à la masse étudiante, nous avons tout observé, et nous n’avons jamais compris. Encore maintenant, personne autour de nous ne comprend.
Les assemblées générales, réunissant toujours entre deux et trois mille étudiants, devenaient progressivement une sorte d’arène dans laquelle des groupes idéologiques s’affrontaient, non pas dans le cadre des revendications, mais plutôt dans une optique manichéenne de toujours constater un groupe de gagnants et un groupe de perdants. Il fallait diviser les étudiants.
Au sein de ce mouvement, les luttes internes se sont multipliées. Certains criaient qu’ils se moquaient de tout et de tous, et qu’ils n’attendaient qu’une chose : revenir en cours, revenir étudier. Etait-ce pour l’amour des études ? Non, généralement. Etait-ce pour s’opposer aux idéaux socialistes des syndicats et du bureau étudiants ? Oui, généralement.
On ne sait pas trop pourquoi. Ces gens-là, s’ils avaient des opinions politiques, n’en ont jamais fait réellement part. Ils s’offraient, à nos yeux, un simple défouloir en crachant sur ce qui nous avait tous réunis auparavant. Certains semblaient prendre énormément de plaisir à être insultants, voir dégradants.
Ainsi, au final, le groupe des gagnants devint une sorte de coalition chaotique d’étudiants souhaitant viscéralement la fin du mouvement. Alors que leurs semblables défilaient durant les tours de paroles, expliquant que, malgré leur volonté de reprendre les cours, ils avaient saisis l’enjeu des revendications et leur importance cruciale pour le monde universitaire, au point de souhaiter la reconduction des grèves et blocus, les gagnants parlaient de leur dernier week-end arrosé, ou alors se moquaient éperdument des autres. Certains jouaient sur leur téléphone portable, d’autres préféraient emporter un petit jeu de carte et il y en avait même qui préféraient tout simplement dormir dans leur coin.
Tout ceci jusqu’à ce que, quatre heures plus tard, une voix retentit qu’il était temps de voter la reconduction (ou non) du blocus étudiant. D’un coup, et ce à chaque fois, l’attention de la salle décuplait. Le silence se faisait de plomb, et tous se préparaient à lever bien haut leur main, ou leur petit papier jaune. Finalement, le principe même de l’AG, où l’on écoute les avis des uns et des autres, où l’on peut prendre le temps de peaufiner sa décision, d’adopter différents points de vue, disparaissait en un clin d’œil. Chacun était déjà convaincu avant même d’arriver, et prenait son mal en patience jusqu’au vote ultime.
Une attitude risible, de mon point de vue. Et pourtant, nous dûmes tous nous plier aux lois de la démocratie, même si le « camp » adverse nous le rendait mal.
Alors que les partisans de la grève prirent toujours en compte les angoisses de ceux qui étaient inquiets pour leur avenir, et les désirs de ceux souhaitant la reprise des cours, ces derniers se comportèrent comme une bande d’ados en manque de sensations. Ils insultèrent les membres du bureau, ne prirent aucun temps pour les écouter. Ce n’était rien d’autre que de l’irrespect comme je n’en avais jamais vu.
On imagine les universitaires comme une bande de socialistes révoltés, admirateurs de 68 et enragés face à l’Etat, mais il n’en est rien.
Aujourd’hui, les étudiants sont juste cons.
J’écrivais il y a peu, en somme, que la passivité de ma génération tend à me faire vomir. Afin de nuancer ma vision des choses, et de gagner en objectivité, je décidai la semaine dernière d’assister à une assemblée générale du syndicat étudiant Sud, plus subversif que l’UNEF et comportant deux ou trois grandes gueules confiantes, n’ayant pas peur d’afficher clairement leur idéologie ultra progressiste.
Les années 60 ont marqué l’ère de la révolution sociale. Cette période n’était pas « juste », contrairement à ce que certains aigris rabâchent depuis plusieurs années, un prétexte pour une jeunesse en manque de sensations de s’engouffrer dans le débat social. Il existe encore, et fort heureusement, des individus qui ont une certaine conscience de ce qui est bon et de ce qui est mauvais pour une société.
2008 fut-elle l’année la plus caricaturale des dix dernières années ? La plus extrémiste ? La plus incompréhensible ?
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